LE CUÂ - 1713 m

 

 

SOURCE : Denise SONNEY, Présence sur la montagne en Terre fribourgeoise, Fribourg, La Sarine, 2012

 

Sur les hauts de Grandvillard, un petit sommet en forme de trapèze à la pente dénudée se repère aisément dans le paysage. Il porte le nom de « La » Cuâ sur les cartes géographiques de la Gruyère, mais pour les gens d’ici c’est probablement… une erreur. Je prends position et je donne raisons aux Grandvillardins, car ce sont eux qui transmettent la mémoire de ce coin de pays. On dirait un cerf-volant vert – ou blanc – accroché au-dessus du village. Selon le dictionnaire Bossard : cuà, cuaz, cuva est un terrain de forme allongée, une queue. La ligne du sommet, voire l’ensemble de la pente, s’apparente assez bien avec cette traduction. La route alpestre conduisant au parc de Bounavaux passe à son pied. Depuis le chalet des Gros-Fonds, il n’y a pas de chemin : il suffit de rejoindre l’arête et de crapahuter à l’orée de la forêt !

 

Au printemps, les narcisses, comme des poussières d’étoiles, illuminent le pâturage. Le refrain de mon enfance surgit aussitôt :

- il est de retour le joyeux mois de Mai,

Amis quels beaux jours

Tout sourit tout es gai…

 

Mais l’histoire de la croix du Cuâ est liée à l’hiver, aux flocons de neige et au manteau qu’ils déposent sur la nature.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En effet, le Cuâ est la montagne emblématique des membres du Ski-Club Grandvillard qui fut fondé le 13 mars 1947. Treize skieurs s’étaient réunis pour donner naissance à cette nouvelle société : Joseph et Raymond Borcard, Alfred Currat, Gilbert Delacombaz, Auguste Dupont, Jacques Fresey, Béat Jaquet, Joseph Musy, Casimir, Gaston, Joseph, Noël et Siméon Raboud. Un comité fut élu et Joseph Borcard nommé président. L’idée cogitait depuis quelques années, mais la guerre et la mobilisation des jeunes retardèrent probablement le projet. Ils étaient heureux d’avoir créé un lien d’appartenance à leur village et de le représenter lors des concours. Ils participent ainsi au développement du ski alpin et du ski de fond dans la région.

 

Les souvenirs foisonnent. En ce temps-là, les skieurs et skieuses quittaient le village les skis sur l’épaule. Dans le sac à dos, le pique-nique pour la journée : Ils montaient pied. On prenait surtout du plaisir. A cette époque… point de tire-flemme ! La pente se remontait à pied, plusieurs fois… On dit même que Jo Borcard, le premier président, l’a descendue en schuss dans quarante centimètre de poudreuse ! En 1950 on y organisa le concours du club, le derby de Pra-Châtelain : un slalom géant le matin et le spécial l’après-midi. Alors Mlle Léonie Borcard louait son chalet et une petite buvette y était installée.

 

Puis la société connut des hauts et des bas, le déménagement vers Pra-Fleury avec son derby. Là, point de cabane : André Currat et Edouard Amey s’occupaient de l’intendance. En 1966, le Club retrouva Pra-Châtelain ; un contrat de location fut signé pour les six mois d’hiver et, cette année-là, on fit l’achat du premier téléski. La station de Grandvillard était née ! En plus du traditionnel derby, on organisa des concours pour les enfants.

 

Si Le Cuâ fut un terrain de jeu, de joie et de rencontres, très tôt il fut honoré par les hommes d’une croix sur son sommet : un ancrage à la foi, à la solidarité, à la persévérance et à la joie de vivre. Ce symbole rassembla les membres fondateurs le 14 août 1949. Ils montèrent à dos d’homme une croix en chêne. Chaque année, une messe y était célébrée.

 

Au cours de l’été 1974, la foudre brisa cette première croix. Ce fut l’occasion de modifier son assise avec un support métallique que le forgeron du village, Félix Raboud, confectionna. Le maçon Jean-Paul Zenoni oeuvra pour le socle et Raymond Borcard prépara la croix. Les membres du Ski-Club la transportèrent, comme il se doit, à dos d’homme et l’installèrent le 19 juillet 1975. Motivés par Claude Jaquet, membre du comité, ils montèrent une chaîne de lampes alimentée par une génératrice afin de l’illuminer. Tout était prêt et… ce fut la panne ! Alors, ils décidèrent de revenir le 1er août et les 1ers août suivants : la coutume était née.

 

Claude Jaquet raconte :

- Nous pourrions écrire un livre sur ces épopées… Ce qui roula en bas le talus…, les accidents, mais bien sûr les rires et l’amitié. C’était différent de maintenant reconnaît-il un peu nostalgique. Il y avait un peu plus de dévouement et de solidarité.

 

La tradition du 1er août dura dix ans. Depuis 1986, l’illumination a lieu le 15 août, en même temps que celle de sa voisine d’en face, la croix du Vanil-de-l’Arche.

 

Douze ans plus tard, la colère du ciel frappa à nouveau et… rebelote. Les skieurs unis derrière leur symbole le renouvelèrent. Mais, coup du sort et… coup de foudre, elle ne dura que trois ans. En 1990, pour la quatrième fois depuis 1949, une nouvelle croix fut dessinée et fabriquée par le même artisan que les précédentes. Eh oui ! Raymond Borcard avait une vingtaine d’années en 1949. Il travaillait alors à l’entreprise Maurice Beaud qui offrit le bois. Puis, pour le remplacement des suivantes, c’est la commune qui en fit don.

- Ce sont de merveilleux souvenirs, fait-il remarquer.

 

L’émotion se lit dans les yeux de l’artisan qui a transmis à ses fils l’amour du travail du bois. On sent circuler dans leurs veines cet amour et ce savoir-faire. Les mains de son arrière-grand-père ont œuvré à la fabrication de la porte de l’église de Grandvillard déposée aujourd’hui au Musée gruérien. Et, pour divers travaux, plusieurs membres de la famille ont collaboré à l’aménagement de ce haut lieu de l’artisanat régional. Raymond Borcard éprouve avec modestie la satisfaction d’appartenir à la grande famille des artisans qui cultivent l’âme de notre pays.

 

La crois de 1990 fut bénie à la grotte du village le 12 août de cette même année et portée sur son emplacement pour la fête du 15 août. Cette fois, les hommes installèrent un paratonnerre. Roger Fragnière lui rendit hommage :

- Sachons, disait-il à ses amis, lever les yeux vers la croix du Cuâ afin d’y trouver la force et le courage lorsque le chemin est difficile.

 

Aujourd’hui, la croix du Cuâ se dresse comme un ancrage de foi et d’amitié, dans un idéal qui se perpétue. En effet, si la mini-station de Pra-Châtelain n’existe plus, le Ski-Club œuvre toujours pour la jeunesse. Il installe et exploite un petit téléski au lieu-dit « Praz-Jean Catillaz » en direction de Lessoc. Les skieurs retraités collaborent le mercredi après-midi. A Grandvillard, dans chaque famille, quelqu’un a un jour, un soir ou… une nuit participé de près ou de loin à la croix du Cuâ. Et si elle revient au Ski-Club, elle appartient également à la communauté du village.

 

                                                                                                              Merci à : - Claude Jaquet pour son témoignage et ses renseignements

                                                                                                                              - Raymond Borcard pour son témoignage et ses renseignements

                                                                                                                              - Roger Fragnière pour son témoignage et ses renseignements